Cher Sidney, le jeu en vaut-il vraiment la chandelle?

Cher Sidney, le jeu en vaut-il vraiment la chandelle?

Cher Sidney,

Tu ne seras pas surpris si je te dis que ta plus grande force, celle à l’origine de ton talent exceptionnel de hockeyeur, est ton cerveau. J’aimerais aussi te parler de ce que j’ai nommé l’effet Crosby. Lors des saisons 2010-2011 et 2011-2012, quand tu as ouvertement parlé de tes commotions cérébrales et que tu n’as pas hésité à t’absenter de nombreuses parties, incluant les séries de la saison 2010-2011, tu as clairement passé le message que les commotions cérébrales doivent être prises au sérieux et que la santé du cerveau est plus importante que le jeu. Tu es sans conteste celui qui a le plus contribué à faire connaitre les commotions cérébrales et à sensibiliser tes fans, ces jeunes joueurs de hockey qui rêvent un jour d’être comme toi. C’est ça, l’effet Crosby.

L’automne dernier, au début de la saison 2016-2017, tu t’es à nouveau absenté pour plusieurs matchs en raison d’une troisième commotion cérébrale. Tu as mis ton cerveau au repos. Tu lui as laissé la chance de récupérer. Par contre, les événements des derniers jours me laissent perplexe. Ce même Sidney Crosby, qui se disait être à l’écoute de son corps, est retourné au jeu pour le 5e match de la série contre les Capitals de Washington, seulement cinq jours après avoir subi une 4e commotion cérébrale.

Un retour sur la glace trop rapide

Ceci me semble beaucoup trop rapide, et ce, même pour un athlète qui n’aurait jamais subi d’autres commotions cérébrales dans le passé. En ce qui concerne une situation comme la tienne, je m’attendrais à une approche d’autant plus conservatrice étant donné que tu as déjà cumulé plusieurs commotions cérébrales et que la récupération de tes blessures antérieures était particulièrement lente.

Il est maintenant bien connu que les commotions ont un effet cumulatif. Chaque nouvelle commotion nécessite une plus longue période de récupération. Les commotions cérébrales causent des bouleversements importants au cerveau. Nous savons que lorsque les symptômes disparaissent, le cerveau n’est toujours pas complètement remis de sa blessure. Il demeure fragile et le risque de subir une autre commotion cérébrale est cinq à sept fois plus élevé que la normale. Enfin, subir une nouvelle commotion cérébrale alors que le cerveau n’est pas complètement remis d’une commotion précédente peut avoir de graves conséquences.

Une 5e commotion?

Lundi de la semaine dernière, lors du 6e match Penguins-Capitals, une chute tête première contre la bande n’a pas suffi pour te faire sortir du match. De toute évidence, je ne peux affirmer que le choc que tu as subi a causé une autre commotion cérébrale. Par contre, j’ai été témoin de nombreux incidents très similaires qui, eux, se sont soldés en commotion cérébrale. Ainsi, même si je ne saurais dire si tu as subi une autre commotion cérébrale, je ne comprends pas pourquoi tu prends le risque de poursuivre le jeu alors que ton cerveau a possiblement encaissé quelques blessures importantes.

Je déplore la gestion de ce dernier incident par les observateurs de la LNH. Je suis consterné par ces critères de retrait du jeu qui n’ont absolument aucun sens. Je n’ai pas de données sur les forces biomécaniques exercées lors de ces différents types d’impacts, mais à vue d’œil, l’impact causé lorsque la tête d’un joueur percute la bande est sûrement aussi violent que lorsque sa tête heurte la glace.

Conséquences à long terme des commotions multiples : le temps serait-il venu de penser à ton avenir?

Il ne fait plus de doute. La science a démontré que l’accumulation de commotions cérébrales a des effets dévastateurs sur le cerveau. Règle générale, à partir de trois commotions, le cerveau garde un certain nombre de séquelles. Il est donc moins efficace! Plus spécifiquement, il réagit moins rapidement, sa mémoire est moins fonctionnelle et son attention est plus fragile. Le cerveau qui a subi plus de deux ou trois commotions cérébrales vieilli plus rapidement. Par exemple, à 40 ans, il pourrait avoir des airs d’un cerveau de 65 ou 70 ans. D’ailleurs, le risque de développer des maladies neurodégénératives qui ressemblent à la maladie d’Alzheimer ou de Parkinson est dix fois plus élevé pour les personnes ayant encaissé trois commotions cérébrales ou plus.

Subir des commotions à répétition augmente aussi le risque de développer un syndrome post-commotionnel et de la dépression clinique. Tu peux en parler à d’anciens collègues comme Guillaume Latendresse ou Eric Lindros, qui tous deux rapportent avoir été aux prises avec d’importants symptômes affectant leur état de santé et leur qualité de vie.

Sidney, tu es un athlète de grand talent et tu as sans doute une passion colossale pour ton sport. Pour le moment, le hockey est peut-être toute ta vie, mais il ne sera pas là pour toujours. Tu as certainement d’autres passions et d’autres rêves que tu aimerais vivre pleinement. Notre cerveau est notre atout le plus important, et c’est grâce à lui qu’on peut réaliser nos rêves les plus grands, mais pour cela, il faut en prendre soin.

Je ne veux pas te mettre de la pression ou te culpabiliser, mais il faut aussi te rappeler que tu es un modèle pour des dizaines de milliers de jeunes. Quel message veux-tu qu’ils retiennent? Quelle influence désires-tu avoir dans leur vie?

Selon toi Sidney, le jeu en vaut-il vraiment la chandelle?

         

         Dr Dave Ellemberg  

Neuropsychologue/ Directeur de l’Institut des commotions cérébrales